Le maître, RAMBAUD Patrick

le-maitre

 

 

 

 

  • Broché: 240 pages
  • Editeur : Grasset (2 janvier 2015)
  • Collection : Littérature Française
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2246855772

L’HISTOIRE

« C’était il y a vingt-cinq siècles dans le royaume de Song, entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï : Tchouang naquit les yeux ouverts et sans un cri. Il était froissé, édenté, chauve, puisque les nouveau-nés ressemblent aux vieillards : les hommes entrent en scène aussi démunis qu’ils en sortent… »
Bienvenu dans la Chine du Vème siècle avant Jésus-Christ. Un monde poétique et violent, où « tombe » soudain cet enfant, fils du Surintendant des présents et cadeaux. Dans ce royaume gigantesque, l’or est partout, la faim aussi, les princes et les rois ont des esclaves, des éléphants, des nains, ils écoutent des poèmes, font commerce de femmes et d’épices, lisent Confucius….
Avec son immense talent, Patrick Rambaud nous conte la vie de cet enfant, curieux, libre, attentif à la vie, aux métiers, à la pratique du monde ; bientôt inventif et sage ; au plus près du peuple. C’est ainsi qu’il deviendra le plus grand philosophe chinois, Tchouang Tseu, donnant son nom à son livre légendaire, suite magnifique d’histoires vivantes, où l’on croise des bouchers, des seigneurs, des tortues, des faux sages…
C’est un destin inouï que nous raconte le grand romancier de La Bataille – à mi-chemin de la fable et de la philosophie. On rit, on apprend, on découvre, on s’étonne, dans ce monde dont le vrai prince est un philosophe…

MON RESSENTI

Un personnage très méconnu que j’ai pris plaisir à connaître, je me suis délectée de ses péripéties, de ses aventures. C’est bien écrit et ça se suit très facilement. L’auteur nous invite donc à faire connaissance avec ce maître en devenir, que l’on suite de sa naissance à sa mort. C’est donc un parcours initiatique qui nous est offert.

La philosophie chinoise nous y est présentée et l’auteur réussi à faire des parallèles entre les événements de 25 siècles en arrière avec ceux d’aujourd’hui nous invitant par là même à la réflexion et l’introspection. C’est tout de même un livre léger et il y a des moments très drôles.

Un bon moyen  de découvrir la Chine de l’époque et les prémisses du taoïsme.

VERDICT

Un livre emplit de sagesse qui permet d’entrer dans l’univers de la philosophie orientale, très plaisant à lire , un moment de paix et de calme dans ce monde agité.

EXTRAITS

comment Tchouang tomba sur notre terre

C’était il y a vingt-cinq siècles au pays de Song, entre le Fleuve Jaune et la rivière Houaï : Tchouang Tcheou naquit les yeux ouverts et sans un cri. Il était froissé, édenté, chauve, puisque les nouveau-nés ressemblent aux vieillards; les hommes entrent en scène aussi démunis qu’ils en sortent. Sur la terre chinoise, le premier cri constitue l’individu, car l’âme se manifeste par le souffle, mais l’enfant n’avait pas crié, il souriait aux poutres laquées du plafond. Consciente de l’anomalie, sa mère voulut le voir de plus près. Elle se fit porter jusqu’à lui, le regarda fixement avec des yeux épouvantés. Ce fut elle qui poussa le cri à la place de son fils. « Ce vilain têtard est un démon ! » dit-elle dans un murmure, puis elle retomba en arrière, la bouche ouverte, et mourut à l’instant dans les bras des servantes.
Sans même considérer le drame, obéissant d’abord aux rites, le maître de musique, le cuisinier et un devin remplaçaient le père, qui ne devait pas approcher son épouse trois mois avant et trois mois après l’accouchement. Eux aussi, ils se demandaient si cet enfant trop réjoui respectait les règles communes.
– Mais l’enfant a poussé un cri ! Je l’ai entendu ! dit le maître de musique qui était aveugle.
– Le cri, c’était celui de sa pauvre mère.
– Et lui ?
– Il nous nargue, dit le cuisinier en secouant avec nervosité son éventail d’écorces de bambou.
– Quand on sort du ventre chaud de sa mère et qu’on tombe chez les hommes, il n’y a pas de quoi éclater de rire.
– Il est peut-être idiot.
– Avant même de parler ?
– Étudions son cas, dit le devin en ajustant la cordelette de son chapeau. Avez-vous remarqué un présage ?
– Aucun, répondit le cuisinier.
– Un orage spectaculaire juste avant sa naissance, avec de la foudre ? continua le devin.
– Tu sais bien qu’on n’a pas vu une goutte d’eau depuis la cinquième lune.
– Le vol tournoyant d’un aigle au-dessus du toit ?
– Pas même un moineau.
– Une apparition céleste, alors, qu’on pourrait enjoliver ? Un dragon au chevet de sa mère ?
– Ce sont des fables qu’on invente plus tard, dit le maître de musique.
Ils convinrent de cacher l’événement néfaste, d’aller sur le seuil et de tirer des flèches en l’air pour saluer la venue d’un garçon, comme si tout allait selon la nature et ses lois. Il fallait éviter que les voisins jacassent et répandent des rumeurs, qu’ils parlent d’un don, ou de magie, que ce bambin suscite leur jalousie. Us se penchèrent tous les trois sur le nourrisson plein de vitalité qui battait l’air de ses membres et se montrait heureux de vivre. Ils s’approchèrent encore, à quatre pattes, pour mieux l’observer, et le petit se crut assailli par des mauvais esprits; il eut peur de ces figures graves, des yeux laiteux du maître de musique, des poils follets au menton du devin, des chicots du cuisinier qui se chevauchaient, alors il cria, il cria si fort que tous en soupirèrent d’aise : « Enfin ! Il a hurlé comme le vent ! » Ces honorables menacèrent les servantes qu’ils voulaient muettes : tout était normal, elles n’avaient rien vu ni rien entendu; ils purent expliquer au père navré que sa femme était morte en mettant le petiot au monde, sans lui donner la véritable raison, parce qu’ils ne pouvaient accuser un si tendre marmouset d’avoir tué sa mère. La vie reprit son courant triste, ordinaire et secret.

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