Les échoués, MANOUKIAN Pascal

71OT1kr1KHL    RENTREE LITTERAIRE 2015 (sort le 20 août)

  • Broché: 304 pages
  • Editeur : DON QUICHOTTE (20 août 2015)
  • Collection : FICTION
  • Langue : Français
  • ISBN-10: 2359494341

L’HISTOIRE
« Le chien était revenu. De son trou, Virgil sentait son haleine humide. Une odeur de lait tourné, de poulet, d épluchures de légumes et de restes de jambon. Un repas de poubelle comme il en disputait chaque jour à d autres chiens depuis son arrivée en France. Ici, tout s était inversé, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu à l odeur… »

1992. Lampedusa est encore une petite île tranquille et aucun mur de barbelés ne court le long des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla. Virgil, le Moldave, Chanchal, le Bangladais, et Assan, le Somalien, sont des pionniers. Bientôt, des millions de désespérés prendront d assaut les routes qu ils sont en train d ouvrir.
Arrivés en France, vivants mais endettés et sans papiers, les trois clandestins vont tout partager, les marchands de sommeil et les négriers, les drames et les petits bonheurs.

MON RESSENTI

Un très beau roman de fiction sur un thème très actuel et sensible : les migrants et la place qu’on leur donne dans le paysage social et politique. C’est une réussite pour cette rentrée littéraire et j’ai trouvé que le ton était juste, pas de pathos ni d’exagération.  J’ai suivi avec intérêt et passion les aventures de ces quatre réfugiés qui vont se donner la main et s’entraider, se soutenir.

Il est incroyable de constater le nombre de personnes mal attentionnées qui profitent de la détresse d’autrui pour se faire de l’argent comme les marchands de sommeil, certains patrons qui pratiquent un esclavagisme déguisé .. Ce qui fait mal c’est aussi le mépris avec lequel la société les traite en les rejetant.

L’auteur leur redonne l’humanité que certains leur retire avec subtilité et sensibilité, car ce sont bien des êtres humains avec des sentiments, des rêves, des espoirs.  Souvent ce qu’ils voient comme un eldorado, comme un avenir possible s’avère finalement que désillusions et calvaire.  Ce n’est pas un reportage, c’est une fiction mais c’est très réaliste et cela apporte une touche émotionnelle en plus.

On prend conscience aussi que parfois certains humains n’ont pas d’autres choix que de fuir leur pays car ils sont soit en danger de mort, soit au milieu d’un conflit ou d’une guerre. Ce n’est jamais par plaisir que l’on quitte son pays et parfois même sa famille. J’ai songé à la chanson de Michel Berger  » chanter pour ceux qui sont loin de chez eux ».  Si les gens étaient heureux dans leur pays et avaient ce qui leur faut ils ne partiraient pas.

Une belle lecture pour entamer la rentrée littéraire 2015.

VERDICT

Une fiction qui traite d’un sujet d’actualité rarement traité avec autant de justesse et de pudeur. Je vous le conseille vivement.

EXTRAITS

Virgil

L’été était brûlant. Même les roses cherchaient de l’ombre. Virgil ne sentait plus ses jambes. Elles étaient restées trop longtemps croisées l’une sous l’autre, tels la faucille et le marteau des drapeaux rouges de son enfance.
Il n’osait pas bouger. Le chien, un bâtard gris aux crocs jaunes, rôdait toujours. Prudemment, il tendit la main et chercha la portée de mulots. La chaleur de leurs poils gris le réconforta. L’un des petits lui téta le bout du doigt. Il en compta six, plus la mère. Le père était absent – comme lui.
Avant, en Moldavie, il adorait les chiens et détestait les mulots. Mais, depuis son arrivée en France, beaucoup de choses s’étaient inversées.
Ici, il construisait des maisons et habitait dehors. Se cassait le dos pour nourrir ses enfants sans pouvoir les serrer contre lui et se privait de médicaments pour offrir des parfums à une femme dont il avait oublié jusqu’à l’odeur.
Il ferma les yeux un instant et imagina la grande marmite de bordj cuire à feu doux dans la cuisine du petit village de Torjeuci. Derrière les vitres embuées, la tonnelle ombrageait un minuscule bout de jardin. La vision lui emplit le coeur, mais pas le ventre.
Cela faisait deux mois maintenant qu’il vivait tapi dans un trou. Une tombe d’un mètre quatre-vingt-dix sur un mètre de large et un mètre de profondeur, creusée à la main au beau milieu de la forêt, et recouverte d’un toit de branches et de feuilles.
Le jour, il y enfouissait ses affaires. La nuit tombée, il s’y enterrait vivant. Personne ne viendrait le chercher là, étouffé dans les broussailles, entre un tronc d’arbre couché par la dernière tempête et un entrelacs de branches mortes.

Le molosse leva la patte, pissa quelques gouttes, les renifla et s’éloigna, le museau soupçonneux. Virgil attendit quelques secondes puis se contorsionna, attrapa ses mollets et les massa longuement. Son corps lui faisait mal comme le communisme lui avait fait mal pendant plus de trente ans. Pourtant, certains matins, il regrettait presque cet immobilisme et cette rigidité-là.
A l’époque au moins on ne lui promettait rien, si ce n’est ennui et médiocrité. Nulle tromperie sur la marchandise. Il éprouvait d’ailleurs une certaine reconnaissance envers ses geôliers d’hier. À ne rien lui offrir, ils lui avaient donné l’essentiel : une volonté et un optimisme sans limites, acquis à force de résister, d’arracher les piquets auxquels on voulait l’attacher, de s’extirper du moule où tant d’autres s’étaient laissés dupliquer, par faiblesse, par lassitude, renonçant à leurs rêves de vivre autrement.

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